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Le numérique responsable : en parler oui, mais agir c’est mieux

Le café fume, je jette un coup d’œil sur ma tablette pour m’informer de l’actualité du jour, j’attrape mon smartphone pour envoyer quelques SMS à mes amis. Arrivée au bureau, une dizaine de mails m’attendent dans la messagerie de mon PC. Gestes automatiques d’une journée banale. Pas de papier entre mes mains, l’information circule, immatérielle, impalpable.

Mais le constat est sans appel : le numérique représente 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et ce chiffre risque de doubler d’ici 2025. Les conséquences sur l’épuisement des ressources minières, la pollution des sols ou encore la consommation d’énergie sont tout aussi désastreuses. L’économie du numérique est un vrai paradoxe avec une dématérialisation qui a besoin d’énormément…de matière !

Pour limiter à l’avenir ces effets, le chantier est colossal. Mais à l’image du colibri de Pierre Rahbi, chacun peut prendre sa part de responsabilité pour améliorer ses usages à son niveau et réduire son empreinte. Nous avons interrogé un spécialiste sur les leviers d’action possibles.

Partage d’expérience avec une entreprise engagée

Frédéric LEGER, Co-fondateur de la société COVATEAM, cabinet conseil en stratégie des systèmes d’information.

La notion de numérique responsable ne date pas d’hier mais a peu avancé

« L’impact environnemental du numérique est connu de longue date et Frédéric s’est penché sur le sujet dès le début de sa carrière professionnelle mais peu de monde s’y intéressait. Il y a une trentaine d’années a déjà émergé le problème de l’épuisement des ressources minières et de leur extraction à l’autre bout de la planète dans des conditions peu glorieuses. Puis des labels verts ont vu le jour mais plus pour l’image des marques que dans un réel souci d’impact.

En 2004 est créée Green IT, la communauté des acteurs du numérique responsable qui s’intéressent à un avenir numérique alternatif. Ce collectif est à l’origine d’études sur lesquelles la filière a pu s’appuyer. Mais à ce jour l‘écoconception du matériel n’est toujours pas développée vus les coûts des chaînes de fabrication et le manque de sensibilisation des décideurs, hormis par exemple la Directive européenne RoHS (Restriction of hazardous substances in electrical and electronic equipment) qui vise à limiter l’utilisation de dix substances dangereuses dans les équipements électriques et électroniques. La provenance des ressources minières est souvent non conforme aux critères RSE. »

Aujourd’hui quel est le principal levier d’action pour les entreprises ?

« Dans les usages du numérique, près de 75% des impacts environnementaux sont générés par la production du matériel. On monte jusqu’à 90% pour un téléphone mobile. Et quand on sait que 2 milliards de smartphones sont fabriqués chaque année avec une durée de vie de 2 ans… La marge de progrès se situe donc sur la durabilité du matériel, inversement proportionnelle à son empreinte environnementale. Même si l’amortissement des ordinateurs est habituellement calculé sur 3 ans, les équipements sont loin d’être obsolètes au bout de cette période.

L’achat et la gestion du parc informatique sont primordiaux. Un projet de mise à niveau du système informatique d’une structure, qui tient compte de l’adaptation précise aux usages et qui prévoit l’évolutivité, permet à la fois de limiter le gaspillage des ressources et de faire des économies pour l’entreprise. L’autre piste d’amélioration est l’achat d’appareils reconditionnés qui recyclent les différents composants. Privilégier le réparable peut aussi être un geste pour la planète. C’est notamment le cas actuellement des smartphones Fairphone dont toutes les pièces peuvent être changées. 

Sur un autre plan, les entreprises peuvent agir sur la consommation des ressources liées à la gestion des données. Serveur ? Cloud ? Logiciels ? Mutualisation de services ? Autant de questions à se poser quand on fait évoluer son organisation informatique, car l’impact environnemental peut varier considérablement. »

Quelques conseils de Frédéric à retenir :

« Moins d’équipements qui durent plus longtemps »

Non, un PC n’est pas obsolète au bout de 3 ans, il peut encore pleinement répondre à des besoins et peut aussi évoluer. Il est préférable de privilégier le matériel recyclé au matériel neuf et de prévoir son évolutivité. Lors d’une consultation de renouvellement de matériel, il ne faut pas hésiter à demander les engagements RSE des prestataires (normes ISO 14001 et 14006).

 « Contrôler les usages des données »

Pour limiter l’utilisation des ressources énergétiques nécessaires au stockage et à la circulation des données, il est indispensable de définir et gérer efficacement leur cycle de vie. Nos données sont stockées dans des immenses Datacenters répartis dans 122 pays. En Chine par exemple, ils consomment 2,35% de la consommation électrique du pays. On diminue aussi sa consommation en ressources en définissant les canaux de circulation des informations les moins gourmands (exemple : 1 mail a le même impact que 30 SMS) et en limitant la vidéo qui représente 60% du trafic (Selon The Shift Project, 10 heures de vidéo en haute définition contiennent plus de données que l’intégralité des articles en anglais de Wikipédia).

Pouvez-vous nous donner un exemple de projet numérique responsable que vous avez mené dans ce sens ?

« C’est un souci que nous avons à l’esprit dans toute nos missions chez Covateam, mais un projet auquel j’ai participé me paraît particulièrement vertueux. En 2004 a été créée la coopérative TRI RA qui s’est donné comme mission de collecter du matériel informatique en fin de cycle d’utilisation, en gros volume, auprès des collectivités et des entreprises, à des fins de réinsertion professionnelle. A son initiative est née en 2018 l’association Re-emploi qui emploie 7 ETP en insertion sur une activité de reconditionnement informatique. Le matériel est ensuite revendu à prix raisonné qui permet, entre autres, aux familles modestes de s’équiper, mais aussi à des associations ou professionnels de s’équiper à moindre coût. Ce projet permet donc de contribuer à réduire l’empreinte écologique et de soutenir un projet solidaire. Il est donc possible pour chaque entreprise d’avoir un mode de fonctionnement plus responsable sans que ce soit synonyme de contraintes ou de coûts supplémentaires. »

Mobiliser ses équipes

Un événement local de sensibilisation sur la gestion des données peut permettre de créer de l’émulation et de la motivation pour les équipes. La MONA (Mission des Offices de Tourisme de Nouvelle Aquitaine) s’est emparée du sujet avec son réseau et a notamment créé un événement territorial sur le tri des données numériques en lien avec le Cyber World CleanUp Day. C’est ainsi qu’à l’office de tourisme  du Béarn des Gaves, où les écogestes sont une seconde nature, toute l’équipe a été sensible à la pollution générée par l’utilisation du numérique. Une demi-journée a été consacrée au tri des données et chacun a pris conscience des données inutiles stockées. Dans ce même esprit, l’office de tourisme de Limoges a économisé l’équivalent de l’énergie d’un vol Limoges-Naples en nettoyant l’ensemble de ses messageries qui a conduit à la suppression de quelques 40 000 mails. 

De votre côté, si vous n’avez pas participé le 19 mars au Cyber World CleanUp Day, la journée de sensibilisation à l’empreinte environnementale du numérique par l’action, il est grand temps d’aller faire le ménage de printemps dans votre ordinateur et dans vos données. Le leitmotiv est : éviter et réduire. On ne conserve que ce qui est nécessaire, on ferme les applications inutilisées et on réduit la bande passante.

Un salarié reçoit 58 messages quotidiens et en envoie 33 d’une taille moyenne de 1 Mo. Cela représente 13,6 tonnes équivalents CO2, soit 13 allers-retours Paris New York… » Mais ceci ne représente hélas que 0,0005 % de notre pollution numérique.

Analyse de BIO Intelligence Service qui se fonde sur un scénario d’entreprises françaises


Alors surtout : on prend soin de son matériel pour augmenter sa durée de vie !
Le renouvellement du parc informatique peut se faire de façon raisonnée et concertée avec des exigences sur les engagements des fournisseurs. Que ce soit dans le numérique, l’alimentation ou encore la mobilité, la logique du comportement responsable reste la même !

Agir en connaissance de cause

Pour développer vos connaissances sur le sujet et trouver des conseils sur les usages, vous pouvez suivre :

  • Une mine de ressources sur le site Green It avec notamment Le Baromètre Green It qui donne une idée de la maturité des entreprises en France en matière de bonnes pratiques du numérique responsable

Article rédigé par Dominique Boccon-Doure